A. RichonAprès avoir suivi une formation universitaire en
biologie spécialisée en écologie et gestion des
écosystèmes, Diane s’est d’abord intéressée
aux impacts des pollutions terrestres avant de
travailler comme ingénieure d’études.
Souhaitant agir au plus près du terrain, elle a
complété sa formation en gestion des espaces
naturels et acquis une expérience en collectivité
territoriale et à la Direction Départementale des
Territoires.
Aujourd’hui chargée de mission Natura 2000,
elle coordonne la gestion collective de quatre
sites : les causses de Blandas et de Campestre et-
Luc, les gorges de la Vis et de la Virenque et
le Cirque de Navacelles.
Retrouvez Diane dans notre magazine de destination Sud Cévennes Rencontre Sauvage n°6
Peux-tu nous expliquer ton parcours et ton rôle de chargée de mission Natura 2000 et sur quels sites opères-tu ?
J’ai suivi une formation universitaire en Biologie avec une spécialisation en Ecologie et gestion des écosystèmes. J’étais à ce moment très concernée par les études d’impact des pollutions aux métaux lourds et microplastiques sur l’environnement terrestre. Après une première expérience en tant qu’ingénieure d’études – Ecologue dans un laboratoire de recherche, j’ai finalement décidé de suivre une formation de Gestionnaire d’espaces naturels – Animateur Nature afin de pouvoir travailler au plus près des acteurs du territoire. L’essentiel pour moi est d’abord la cohésion des parties prenantes qui amène à la concertation, puis le fait de trouver une conciliation pour que toutes activités puissent se faire dans le respect des enjeux environnementaux. C’est pourquoi, après d’autres expériences en collectivité territoriale et au sein d’un service de l’Etat qu’est la DDT(M), j’ai souhaité devenir chargée de mission Natura 2000. Au sein d’une structure comme le Syndicat mixte du Grand Site du Cirque de Navacelles, engagé dans la préservation d’un patrimoine paysager, géologique et environnemental exceptionnel, mon rôle est d’encourager un travail collectif sur la gestion de 4 sites Natura 2000 : les causses de Blandas et de Campestre-et-Luc, les gorges de la Vis Virenque et le Cirque de Navacelles.
Qu’est-ce que le réseau Natura 2000 et pourquoi est-il important ?
Le réseau Natura 2000 est une volonté de l’Europe de créer un réseau cohérent d’espaces naturels protégés à son échelle. On compte ainsi plus de 27000 sites Natura 2000, représentant 18% du territoire européen. Son importance part du constat d’une perte de biodiversité conséquente, évaluée et chiffrée depuis plusieurs années par les experts du monde entier qui sourcent cinq causes majeures : le changement climatique, la surexploitation d’espèces sauvages, l’artificialisation des terres et de la mer, les pollutions – par les plastiques, les substances chimiques voire même les pollutions lumineuses, sonores ou thermiques – et la propagation d’espèces exotiques envahissantes. Pour exemple dans le monde, sur plus de 5 millions d’espèces sur Terre, seules 138 mille sont suivies dont 28% sont menacées… Les sites Natura 2000 permettent ainsi de préserver les habitats naturels et les espèces rares ou vulnérables. L’animation de ces sites se décline au niveau régional afin de considérer le contexte territorial local pour mener diverses actions de conservation du patrimoine naturel. Enfin, pour mettre en place ces actions, les acteurs locaux jouent tous un rôle afin d’élaborer une gestion concertée d’un patrimoine commun.
Quelles sont les espèces protégées des sites sur lesquels tu travailles ?
Les sites en question ont un patrimoine naturel exceptionnel donc ce serait trop long de tous les citer… Voici une liste non exhaustive : concernant la flore, la Gagée velue et la Jurinée humble localisées sur les plateaux calcaires caussenards bénéficient d’une protection nationale. Tous les rapaces sont protégés, on peut citer la présence sur le territoire du Grand-duc d’Europe aux mœurs nocturnes ; de l’Aigle royal, une espèce sensible aux dérangements ; de 3 espèces de vautours, le fauve, le moine et le percnoptère. Toujours chez les oiseaux, mentionnons le Crave à bec rouge, un corvidé nichant dans des cavités rocheuses et la Fauvette pitchou ou le Bruant ortolan, des passereaux en déclin qui favorisent les milieux semi-ouverts des causses. Chez les insectes, on retrouve le Damier de la Succise, un papillon de jour ; la Laineuse du Prunellier, un papillon de nuit ; la Cordulie splendide et la Cordulie à corps fin, deux libellules ; la Rosalie des Alpes, un coléoptère mal-nommé. Les sites Natura 2000 abritent des mammifères volants tous protégés en France, avec par exemple le Minioptère de Schreibers, le Grand Rhinolophe, le Petit Murin et la Barbastelle d’Europe. On y trouve également un mammifère semi-aquatique, la Loutre d’Europe, aux mœurs devenues en grande partie crépusculaires voire nocturnes en raison de sa sensibilité à la fréquentation sur son domaine vital le long de cours d’eau. Concernant justement le milieu aquatique, la présence du Barbeau méridional est attestée dans le cours d’eau de la Vis, ce qui est moins sûr pour l’Ecrevisse à pieds blancs dont la population a nettement chuté en raison de la peste de l’écrevisse amenée par la prolifération d’espèces exotiques envahissantes….
Quelles actions concrètes sont menées sur le terrain pour préserver la biodiversité ?
J’aborderais déjà tout ce qui est inventaires de terrain et suivis des habitats et des espèces qui ont permis la désignation des sites Natura 2000. L’objectif est soit d’améliorer la connaissance écologique des sites en comblant les lacunes de données initiales ; soit de mesurer une évolution de l’état de conservation de ces habitats naturels et espèces grâce à des suivis sur du long terme ; soit d’évaluer une différence notable de surface ou de population suite à une mesure de gestion. Les protocoles d’inventaires sont très divers en fonction de l’espèce ou de l’habitat et de l’information recherchée, en termes de périodes et de saisie de la donnée… Cela peut courir, par exemple, de la saison hivernale avec des points d’écoute pour le Grand-duc d’Europe, à la saison automnale avec des prospections de rassemblements d’Œdicnèmes criards, en passant par la réalisation au printemps de transects botaniques sur l’identification des plantes hôtes du Damier de la Succise et à la recherche l’été d’exuvies des Cordulies (exosquelettes laissés par les libellules lors du passage de la phase larvaire à la phase d’adulte ailé).
Ensuite, il y a tout ce volet contractuel associé à Natura 2000 avec la mise en place de contrats agricoles, forestiers ou ni-agricoles ni-forestiers. C’est un travail d’engagements auprès d’acteurs du territoire volontaires afin que leurs activités (agricoles, forestières, culturelles, sportives, etc.) se réalisent en considérant les enjeux environnementaux des sites, donnant lieu à une aide financière. Concrètement, en ce qui concerne les contrats agricoles, 11 exploitants se sont engagés entre 2023 et 2025 avec la souscription de Mesures Agro-Environnementales et Climatiques. Les objectifs visés sont de : maintenir le milieu semi-ouvert – avec présence d’arbres, haies, bosquets – à ouvert, favorable à de nombreuses espèces patrimoniales, par le pâturage des troupeaux associé ou non à un entretien mécanique comme le gyrobroyage ; préserver la flore spécifique et diversifiée en prohibant l’utilisation de pesticides et la destruction du couvert herbacé. Les contractualisations concernent également les chartes Natura 2000, qui, à l’instar des contrats, reposent sur des engagements et recommandations de bonnes pratiques en faveur du patrimoine naturel des sites sans surcoût pour les signataires volontaires. Ces derniers ont par contre droit à une exonération de la taxe foncière sur le non-bâti. La gestion des milieux naturels en sites Natura 2000 peut évidemment se réaliser sans passer par ces outils contractuels : des projets de mise en protection forte de certains secteurs très fréquentés ainsi que des actions de réhabilitation/restauration de lavognes (désempoissonnement, lutte d’espèces exotiques envahissantes) avec d’autres outils financiers sont en cours au sein des sites.
Autre point important, il n’y a pas de réglementation propre à Natura 2000 mise à part en ce qui concerne les études d’incidences : dès lors qu’un programme, un projet de travaux, d’ouvrage ou d’aménagement est envisageable sur un site Natura 2000, il doit faire l’objet d’une évaluation d’incidences en raison de l’impact potentiel sur le patrimoine naturel. Cette année, les études d’incidences ont porté sur des manifestations sportives de grande ampleur, le Ceven’Trail et Raid Occitania, avec qui les échanges ont abouti favorablement à leur réalisation. Des recommandations ont pu leur être formulées vis-à-vis de la gestion des déchets, du bon comportement à adopter (pas de hors-piste) et surtout d’une vigilance quant à l’utilisation de drones. Pour ce dernier en effet, les usages sont de plus en plus fréquents alors qu’ils sont une menace pour les oiseaux notamment, qui prendront la fuite jusqu’à abandonner leurs couvées en période de nidification ou occasionnant un stress qui peut leur être fatal. Au même titre, des études d’incidences ont porté sur des travaux de maintenance héliportés, pour lesquels la vigilance concerne la période d’intervention : en fonction de la localisation des travaux et du succès de reproduction de l’année d’un oiseau, les travaux peuvent être reportés hors de la période de sensibilité de l’espèce en question.
Je finirais par évoquer la démarche de sensibilisation auprès du tout public qui se rapporte à la mise en place de tenues de stand, d’interventions ou de conférences lors d’événements – comme cette année avec la Journée des Zones Humides, la Fête de la Nature, Label Journée – ou d’accueil sur le territoire d’étudiants de la Licence EDEN basée au Vigan et de la formation EGPN à Montpellier. J’envisage également de me rapprocher des écoles primaires des communes concernées par le zonage Natura 2000, car il est nécessaire que la prise de conscience de la fragilité et de l’importance de l’environnement qui nous entoure soit assimilée dès le plus jeune âge.
Comment travailles-tu avec les agriculteurs, les collectivités ou autres acteurs locaux ?
Pour les agriculteurs, j’ai vraiment souhaité proposer au plus grand nombre de candidats aux MAEC la possibilité d’avoir ses aides, en demandant des suppléments financiers quand il était possible de le faire. Je trouve primordial le lien avec eux, d’autant qu’ils sont eux-mêmes des gestionnaires d’espaces naturels quand ils arrivent à ne pas être happés par le système qui leur demande une production toujours plus conséquente…
Également, dès que je peux, je vais aux réunions organisées par les collectivités et puis s’enchaînent des discussions avec elles et les possibilités de travail collectif sur tel ou tel sujet. J’ai été rapidement happée dans les divers échanges avec un fort tissu associatif local et notamment par le biais de mes activités extra-professionnelles : je fais moi-même du trail et je pratique ponctuellement l’escalade, ce qui fait le lien entre mon travail de préservation des sites vis-à-vis des activités de plein nature. J’arrive à trouver la conciliation donc j’y crois d’autant plus pour le reste des activités !
Y a-t-il des résistances ou des incompréhensions parfois ? Comment les gères-tu ?
Cela fait maintenant un an que je travaille sur le territoire pour la protection de son patrimoine naturel. Il peut effectivement y avoir des conflits lorsque l’on touche à une manière de faire depuis des générations… C’est dommage mais je pense ne pas être assez « du coin » pour réussir à me faire entendre. Cela peut être frustrant quand on pense bien faire mais qu’on me voit comme une simple « écolo utopiste » !
Quelles idées reçues aimerais-tu déconstruire sur le réseau Natura 2000 ?
Autour de Natura 2000, j’entends beaucoup parler de « contraintes » : c’est surtout une peur que les porteurs de projets ont, du fait que leurs activités ne puissent pas aboutir ou alors être trop « contrôlées » au sein des sites. Pourtant, la démarche Natura 2000 ne vise pas à museler tout programme d’activités humaines au sein des sites, mais plutôt à trouver un terrain d’entente entre les acteurs du territoire et les gestionnaires d’espaces naturels. Il n’y a jamais de choix acté sans concertation avec les parties prenantes. J’ai l’exemple de la mise en protection qui est en cours au sein des gorges de la Vis, de Saint-Maurice-Navacelles à Saint-Laurent-le-Minier. Une phase de concertation est obligatoire avec les propriétaires, les communes concernées et le public en général, afin de mettre en place ce projet. Sans leur avis favorable, rien ne se passera !
Quels sont les projets ou chantiers à venir ?
J’ai déjà parlé du coup de la mise en protection forte de secteurs fragilisés, le long des gorges de la Vis, par une sur-fréquentation notamment l’été, avec le projet de mise en place d’un Arrêté préfectoral de Protection du Biotope (APPB). Un autre est envisageable sur des secteurs plus restreints concernant le domaine vital de l’Aigle royal, les juvéniles surtout étant très sensibles aux dérangements. Le cas de la mortalité d’un aiglon à Navacelles, en 2017, alors qu’un record du monde de slackline avait été autorisé, avait suscité un vif émoi. La Fédération Nature Environnement avait fini par obtenir gain de cause devant la justice, afin de sécuriser l’avenir en cas de situation semblable, d’où le projet d’APPB actuel.
D’autres chantiers de réhabilitation de lavognes et, avec le Groupe Chiroptères Languedoc-Roussillon et le CEN Occitanie, de mise en défens lors des périodes sensibles d’une grotte sont en cours. Un inventaire de terrain sur la Vis médiane et aval est engagé pour 2026 avec l’Office pour les insectes et leur environnement (Opie), afin d’améliorer la connaissance sur des espèces à enjeux (Cordulies, Rosalies). De nombreux suivis auront notamment lieu pour suivre l’évolution ou le succès de reproduction de différentes espèces de la Directive Habitats (Grand-duc d’Europe, Crave à bec rouge, Pic noir, Damier de la Succise, etc.). Je peux également citer le court film de Pascal Gaubert, qui sera prochainement en ligne, demandé à des fins de valorisation du travail porté par Natura 2000 au sein des 4 sites des causses, gorges et du Cirque de Navacelles, avec un axe prioritaire sur l’Aigle royal.
Si tu as un message à faire passer pour préserver la nature, quel serait-il ?
On relaye très, trop souvent l’écologie au second plan mais il faut comprendre que la santé de l’environnement c’est également notre santé à nous… Personne ne devrait boire de l’eau contaminée, se nourrir de produits issus de sols épandus aux pesticides et respirer de l’air polluée aux particules fines. L’attention que l’on essaye de faire porter au travers d’actions réalisées par divers outils de protection de l’environnement permet la recherche d’une cohésion de groupe sur des questionnements de notre rapport avec la nature. Également, chacun, dans sa manière de vivre, peut à sa façon et à son échelle contribuer à la préservation de l’environnement : ne pas jeter ses déchets dans la nature et notamment réduire leur production, en optant par exemple pour des produits réutilisables ; limiter sa consommation d’eau ; favoriser le covoiturage ; débrancher ses appareils pour économiser l’électricité ; lutter contre la pollution numérique… Si vous avez la chance d’avoir un espace extérieur, ça passe aussi par l’aménagement de refuges pour les espèces sauvages qui maintiennent l’équilibre des milieux naturels (muret en pierre sèche, tas de bois, mare, nichoirs, etc.). Ce sont des gestes à la portée de tous qui ont de vraies conséquences : la pose d’un nichoir, par exemple, favorise la présence de passereaux comme la mésange, qui se nourrira des chenilles processionnaires du pin et participera ainsi à leur lutte…